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L'enfant et la philosophie
Il n’y a pas d’âge pour se poser des questions philosophiques et, dès l’âge de trois ans, face à l’étonnement devant le monde, les enfants se posent des questions insolubles et éternelles sur la vie, la mort, les relations humaines, la morale, la politique. L’enfant, en tant qu’enfant, en tant que regard neuf, naïf (mais non innocent), fait à chaque pas cette expérience originelle. Le Petit Prince de Saint-Exupéry pourrait être la représentation idéale de ce « don » de l’enfance, de ce regard enfantin, toujours neuf, jamais blasé, sur les mystères, les beautés, les horreurs de la vie et du monde. Il serait par excellence celui qui, selon l’expression de Gilles Deleuze, fait « l’idiot » et pose la question du pourquoi et de l’essence des choses en toute naïveté et intensité. La pratique de « la philosophie avec les enfants », développée et diffusée au XXe siècle grâce aux travaux du professeur américain Matthew Lipman, se développe ainsi en Europe depuis une dizaine d'années . Dans le même temps, la société occidentale contemporaine, grâce aux apports de la psychologie et de la psychanalyse, a reconnu aux jeunes enfants de plein droit le statut de « sujet pensant » qui a besoin d’être guidé dans son cheminement existentiel et intellectuel. Avoir pris en compte les interrogations métaphysiques des enfants semble être, par exemple, une grande tendance de la littérature de jeunesse contemporaine. En 1976, par le succès de la Psychanalyse des contes de fées, Bruno Bettelheim a convaincu beaucoup d’éducateurs que les véritables préoccupations des enfants, ce qui les intéresse et les motive profondément, c’est justement de pouvoir répondre à ces grandes angoisses existentielles.
Aujourd’hui, de nombreux auteurs offrent à leur jeune lecteur par le biais de leur récit, de façon implicite et non moralisatrice ou édifiante, avec beauté, sensibilité, subtilité et intelligence, la possibilité d’une rencontre initiatique avec soi-même et avec les autres. Et en plus de la publication de ces magnifiques albums, ou des nombreuses adaptations de mythes, contes ou fables, on voit apparaître depuis quelques années sur le marché de l’édition jeunesse, toute une série de « petits manuels de philosophie » avec les enfants, dont les plus connus sont certainement les « Goûters philo » édités chez Milan. Ainsi tous les parents, grands-parents ou éducateurs, qui souhaitent guider leurs enfants dans le beau et difficile chemin de la pensée et de la connaissance de soi, ont aujourd’hui à leur disposition un continent magnifique de belles et riches histoires permettant d’amorcer la démarche philosophique. C’est ce que nous essayons de transmettre lors de « Goûters de philosophie et de littérature » dans les Universités Populaires créées par le philosophe Michel Onfray en France : dans la convivialité du moment du goûter, autour de la lecture d’albums et de contes, nous espérons que les enfants découvrent le plaisir de lire et de penser, qu’ils “ goûtent ” aux joies de la littérature et de la philosophie… La philosophie avec les enfants, quel que soit le courant et la forme dans lesquels elle s’incarne, répond à un impératif politique fondamental : permettre à tous les enfants d’acquérir un esprit critique, une rigueur de pensée et des clefs culturelles qui leur permettront d’analyser et de comprendre le monde. Toutes les initiatives d’ateliers de philosophie avec les enfants – que ce soit à l’Ecole ou dans les Universités Populaires − sont des actes politiques qui visent à démocratiser la culture et la citoyenneté. Le sociologue Pierre Bourdieu avait bien montré qu’aucune aptitude intellectuelle, aucun soi-disant « talent » ou « disposition » ne sont le fruit d’une nature plus ou moins bienveillante, mais l’aboutissement d’un long processus d’incorporation de nos multiples influences sociales, familiales et culturelles. Et l’école, par ignorance de ces processus, exige de ses élèves des compétences qu’elle n’offre pas, creusant et légitimant ainsi les inégalités sociales. Ainsi, si nous souhaitons une véritable démocratisation de la pensée, il faut pouvoir offrir à tous les élèves les outils intellectuels et culturels qui leur permettront de répondre à ses exigences. Une initiation précoce aux joies de la réflexion, lors des ateliers philosophiques notamment, mais aussi grâce à la revue Philéas et Autobule, pourrait permettre de gagner ce pari… Edwige Chirouter Professeur de philosophie à l’Université de Nantes et animatrice des “ Goûters de philosophie et de littérature ” à l’Université Populaire du Goût de Michel Onfray 1.Pour plus de précisions sur l’historique de la philosophie avec les enfants et les différents courants, voir les nombreux travaux de M. Tozzi, notamment l’article « Lipman, Levine, Tozzi », in, La philosophie pour enfants, le modèle M. Lipman en discussion, Collectif, sous la direction de Claudine Leleux, Bruxelles, De Boeck, 2005. 2. Spécialiste de la philosophie avec les enfants et de la littérature de jeunesse, Edwige Chirouter est l’auteur de Lire, réfléchir et débattre à l’école élémentaire. La littérature de jeunesse pour aborder des questions philosophiques. Paris Hachette, coll. “ Pédagogie pratique ”, 2007. Dans la même rubrique : Des ateliers philo en classe |
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